La vie dans un lycée français, vous connaissez, mais ailleurs, comment ça se passe ? Au Sénégal, par exemple ? Pour le savoir, nous avons passé quelques jours à Kidira, une petite ville frontalière du Sénégal oriental, proche du Mali : elle compte 6 500 habitants et accueille, dans son seul lycée, une centaine d’élèves.
Le lycée de Kidira a ouvert ses portes le 1er octobre 2009. Ce tout nouvel établissement a vu le jour grâce aux soutiens du projet « initiatives de codéveloppement » qui participe au développement local de la région, de l’association des ressortissants de Kidira en France, du conseil régional, du conseil rural et de la fondation Adoma. 4 classes y ont été ouvertes : une seconde et une première scientifiques, ainsi qu’une seconde et une première littéraires. La ville de Kidira a enfin pu offrir un lycée à ses jeunes habitants, mais la vie derrière les murs fl ambant neufs de cet établissement n’est pas pour autant facile.
Ni eau courante, ni électricitéLe lycée est certes construit… mais pas encore fini : il n’y a pas d’électricité, ni d’eau courante dans les locaux ! Les installations sont montées mais la circulation de l’eau pose encore problème, l’établissement ayant été construit en périphérie de la ville. Quant au raccordement au réseau électrique, la somme nécessaire aux travaux n’a pas encore pu être réunie. Une salle multimédia, équipé de 30 ordinateurs, est à la disposition des élèves. Mais sans courant, ils ne sont d’aucune utilité. Ils sont donc encore dans leurs emballages d’origine, rangés sur les étagères d’un placard…
Et sans électricité, les professeurs ne peuvent pas imprimer leurs documents pédagogiques ! Pour pouvoir assurer leurs cours, ils mettent les supports de travail qu’ils ont préparés sur une clé USB. Le proviseur la récupère pour imprimer les documents avec une imprimante du lycée qu’il a installée chez lui. Il les donne ensuite à l’intendant pour qu’il puisse aller les photocopier en plusieurs exemplaires.
Un réel manque de moyens Deux laboratoires pour les cours de physique-chimie et de biologie ont été aménagés. Mais l’équipe enseignante ne dispose d’aucun matériel scientifique pour assurer les travaux dirigés. Pas de pipette, de microscope ou encore d’ampèremètre. La salle de préparation est complètement vide. S’ajoute à ça le fait que les élèves n’ont pas de rapport direct à l’image ou au son durant les cours.
Bien que les professeurs disposent de vidéos et de DVD, il leur est en effet impossible de s’en servir, le matériel audiovisuel faisant défaut. Impossible de visionner un film sur l’évolution en SVT ou d’écouter un dialogue en anglais par exemple. Les conditions de travail sont donc vraiment diffi ciles, surtout pour la section scientifi que : le cours de maths n’a commencé qu’en décembre car aucun professeur n’était disponible avant. Les élèves ont donc pris beaucoup de retard sur le programme de l’année.
Étudier sans livre, le quotidien des lycéens Autre souci, le lycée ne dispose pas de manuels. L’équipe enseignante se retrouve obligée d’emprunter des livres à un établissement de la ville voisine. Les oeuvres littéraires africaines et françaises qui sont au programme ne peuvent donc pas être étudiées entièrement. Le travail est limité à quelques extraits de texte. Des conditions de travail compliquées surtout pour ceux qui souhaitent passer le baccalauréat littéraire !
Évidemment, le proviseur le déplore : "Nous sommes en pleine contradiction. Nous manquons de moyens et, pourtant, on nous demande des résultats ! Les problèmes risquent de se ressentir encore plus l’année prochaine car nous aurons des classes de terminale… Mais nous n’avons pas le droit de baisser les bras, même si c’est diffi cile. Car en vérité, le plus dur a été fait. Aujourd’hui, nous devons essayer de trouver une solution. Il ne faut surtout pas abandonner, c’est une question d’honneur !"
Un proviseur et des professeurs investis Voilà pour les petits et gros soucis. En matière de discipline, les problèmes se limitent généralement aux absences et aux retards. L’ouverture de l’établissement étant récente, et les professeurs n’ont pour l’instant pas rencontré de difficulté de comportement avec les élèves.
Côté scolarité, à la fin de chaque trimestre, le proviseur lit les cahiers de textes de chaque classe. Les 10 professeurs de l’établissement sont convoqués pour un entretien individuel. Cela permet de faire le point sur le programme, de recueillir les avis de l’ensemble des professeurs et d’évaluer la progression pédagogique.
Quant aux évaluations, elles se font par semestre. Pour le proviseur du lycée, il faut avant tout chercher à comprendre l’élève avant de l’évaluer. "Il faut essayer de percer le mystère de la société en allant au-delà du système des notes. Nous évitons d’être catégorique. Nous prenons en compte diff érents paramètres avant de décider si un élève peut passer à la classe supérieure ou s’il doit redoubler."
Comprendre l’élève pour mieux l’évaluer Cette préoccupation est d’ailleurs perceptible avant même de commencer les cours. Ainsi, lors de son inscription, l’élève remplit une fi che d’enquête sociale. On y trouve les informations générales : nom et prénom, âge, situation familiale, maladies, mode de déplacement pour aller en cours et durée du trajet, restauration… On peut ainsi découvrir qu’un élève a des diffi ultés à travailler le soir à la maison car il n’y a pas de courant chez lui. Cette banque de données aide à mieux comprendre le quotidien des jeunes et donc à mieux cerner leur travail.
Les professeurs évaluent le lycéen en prenant en compte son environnement, et non seulement en se basant sur des notes. Les parents sont éventuellement convoqués en fonction des diffi cultés que rencontre l’élève en classe. Ce processus de suivi permet d’éviter les mauvaises surprises en fin d’année et de mieux appréhender le travail de l’élève. Un bel exemple de pédagogie malgré le manque de moyens.
L’ÉDUCATION DES FILLES, UN VRAI PROBLÈME Le lycée de Kidira compte 87 garçons pour 109 élèves. Les filles ne représentent donc qu’environ 20 % des eff ectifs ! Le nombre de jeunes Sénégalaises abandonnant leurs études est important. Les principales raisons les poussant à la déscolarisation sont les mariages et les grossesses précoces, qui les obligent à abandonner sous le poids de la tradition. Mais la tendance commence aujourd’hui à s’inverser grâce à une réelle prise de conscience et un effort des parents : « J’aime étudier. Ma matière préférée est le français. Je souhaite devenir avocate. Je sais que les études de droit me demanderont beaucoup d’efforts. Je devrai travailler très dur et apprendre par coeur pleins de textes juridiques mais je suis très motivée ! » nous confie Fatoumata, une lycéenne de 19 ans.
LES PAUSES SONT COURTES MAIS LA JOURNÉE FINIT TÔT Les cours débutent à 8h et fi nissent à 15 h 30. Les élèves ont une récréation de 9 h 55 à 10 h 05, puis n’ont que 30 minutes pour déjeuner, entre 12 h et 12 h 30. Il n’y a pas de cantine. Les lycéens ayant une mobylette ou un vélo rentrent chez eux pour manger, les autres prennent un encas avec eux le matin avant d’aller en cours ou attendent la fin de la journée.
L’ÉMIGRATION CLANDESTINE, UN PHÉNOMÈNE CROISSANT De nombreux jeunes quittent le pays pour se rendre en Europe. L’Espagne et l’Italie sont devenus les nouveaux eldorados des Sénégalais. Ils partent par voie maritime ou terrestre, au risque de leur vie. Ce sont les conditions sociales diffi ciles qui les poussent à quitter leur pays et leur famille pour trouver un emploi. Chaque année, au Sénégal, on compte 200 000 jeunes supplémentaires sur le marché de l’emploi alors que le taux de chômage du pays atteint presque les 50 %.