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                  Esclavage : les vérités du Pr Thioub 05/09/2010
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                  Le professeur d'histoire de Dakar qui séjourne à l'Institut d'études avancées rompt avec quelques idées reçues.En scientifique averti, Ibrahima Thioub ne s'ennuie pas de circonvolutions pour parler de l'esclavage dont on célèbre le 162e anniversaire de l'abolition. Le professeur d'histoire sénégalais qui s'est installé pour trois mois à l'Institut d'études avancées de Nantes, affiche aussi une vision contemporaine très instructive.

                   

                  Vous travaillez depuis dix ans sur la question de l'esclavage. Que retenez-vous de vos recherches ?

                  Ibrahima Thioub : « La première chose qui me frappe c'est la confusion que l'on fait entre esclavage et traite. Dès que l'on parle esclavage, on se rapporte à une intervention extérieure sur l'Afrique. C'est simplificateur. On réduit l'Afrique à un bloc naturel sur lequel agit l'Europe à partir du XVe siècle. Comme une chose. Or, l'esclavage est un phénomène d'une complexité incroyable. Il date de l'antiquité. Il est universel. Et en Afrique, il est conduit par une classe dirigeante qui contrôle les états, cherche à s'enrichir et procède à des pillages de villages. Les esclaves sont d'abord les exclus du pouvoir politique : des paysans qui ne possèdent pas les ressources pour racheter les membres de leur famille capturés lors des razzias et vendus aux compagnies européennes, les états et seigneurs de guerre contre l'alcool, les armes, le fer, les tissus ».

                   

                  L'élite africaine a facilité la traite ?

                  « La classe dirigeante met en place une économie de prédation fondée sur une connexion à l'économie atlantique qui joue alors un rôle de fournisseur. Bien sûr, la responsabilité des puissances occidentales, dont la France, est écrasante et première dans la traite. Mais on ne peut ignorer que des élites africaines prédatrices ont facilité ce trafic et ne peuvent pas être exonérées. Cet engagement ne relevait point d'une contrainte inévitable ».

                   

                  Ces mécanismes ont-ils encore une influence ?

                  « C'est la seconde observation que je tire de mes recherches : l'héritage culturel et social très fort que les traites ont laissé en Afrique. On dit que le passé éclaire le présent. C'est le présent qui me permet aujourd'hui de comprendre le passé. En Afrique les zones de tension sont toujours dans les espaces où se découvrent et s'exploitent des ressources naturelles comme le pétrole. Ces ressources sont capturées par une élite qui les envoie à des grandes entreprises occidentales en échange des bolides que l'on voit circuler dans nos capitales. Et pendant ce temps-là, les petits producteurs africains sont à la rue pour vendre des cartes de téléphone et finissent par s'entasser dans des pirogues de fortune pour rejoindre l'Europe ».

                   

                  On recommence ?

                  « C'est la nouvelle traite des esclaves avec livraison à domicile ! Et les nouveaux négriers sont les pétroliers européens, les grosses entreprises qui usent des mêmes mécanismes qu'avant. Leurs acolytes les états africains et leurs gouvernants gavés de produits d'aucune utilité pour les populations. La guerre civile que vient de vivre le Congo n'a jamais été une bataille d'ethnies comme on le dit souvent, mais une guerre du pétrole manoeuvrée par l'Europe ».

                   

                  Et la contestation n'est jamais venue ?

                  « Depuis plusieurs siècles, les Africains ont su prendre des initiatives. Chaque siècle, des mouvements ont proposé des alternatives fortes mais pas forcément visibles parce que très peu mises en évidence par la recherche. À chaque fois, des leaders ont pu mobiliser les populations, parfois sans armes.

                  C'est cet héritage qu'il faut remettre en mouvement. Le terreau est là. Il manque les leaders. Et quand un leader émerge, on le tue ou on l'intègre dans un système dominant. Ce système dont le symbole premier est l'obésité affichée comme signe d'aisance sociale ! »

                   

                  Où est l'espoir alors ?

                  « Il n'est pas perdu. Ces alternatives se trouvent aujourd'hui dans le discours des groupes de musique de la jeunesse porté par le mouvement critique hip-hop, dans la culture cinématographique, littéraire. Nantes peut soutenir ces groupes, ces voix des sans voix, qui maintiennent le flambeau vivant contre les logiques de la prédation pour passer du champ culturel au champ citoyen et politique ».

                   

                  Recueilli par J-D Fresneau

                  Presse-Océan

                   


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